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Gioia Kayaga : 'Notre génération n'a pas eu d'autres choix que de se construire dans la colère'

Gioia Kayaga : 'Notre génération n'a pas eu d'autres choix que de se construire dans la colère'

30-01-21 11:23:00

Gioia Kayaga : 'Notre génération n'a pas eu d'autres choix que de se construire dans la colère'

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis trois ans et fervente lectrice depuis qu’elle est en âge de déchiffrer les mots. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les...

C’est un peu comme une claque. Celle qui pique longtemps après avoir été donnée. Celle qui laisse une trace, des picotements. Celle qu’on ne peut pas oublier, pas nier. C’est un peu comme un secret aussi. De ceux bien gardés dont on n’ose pas parler par peur de le dénaturer, d’en dire trop ou pas assez, de ne pas rester fidèle aux propos.

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Ensauvagement, c’est un livre qui porte bien son nom. Encore mieux son sous-titre : Le petit livre de la colère. Dans cet ouvrage de plus de 150 pages, Gioia Kayaga pousse un long cri de rage. Contre tout, tout le monde. La société dans laquelle on vit, le capitalisme qui détruit et exploite, la terre qui ne tourne plus rond, les femmes qu’on continue de maltraiter. On ressort de cette lecture revigoré·e, triste, soulagé·e, coupable. On ne sait pas très bien. Parce que tout ce que l’autrice raconte, pour peu qu’on soit un peu honnête, on le savait déjà. Les inégalités raciales, salariales, de genres. Les dégâts de la crise liée au covid19. L’exploitation des moins lotis au profit des très riches.

Tout ce que Gioia Kayaga écrit, on l’a déjà lu, entendu, on en est déjà conscient.e. Sauf qu’elle le dit avec rage, férocité, sans pincettes. Et là est certainement sa plus grande force : celle de dire ce qu’on a entendu cent fois avec virulence. headtopics.com

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe Révoltons-nous Dans Ensauvagement, l’autrice brandit son droit à la colère."Je pense que nous sommes une génération qui n’a pas eu d’autre choix que celui de se construire dans la colère. Prenons le féminisme. Beaucoup de femmes sont en colère et ont le droit de l’être. Aujourd’hui, si on veut être indépendante et traitée avec respect, on n’a pas d’autre option que celle de la colère", détaille Gioia Kayaga.

Et personne n’est épargné. Impossible – à moins de beaucoup de mauvaise foi – de ne pas balayer devant sa porte au sortir de ce bouquin. Il est capital aujourd’hui d’avoir accès à des écrits qui sortent des sentiers battus, de la gentillesse ou de la finesse que la littérature exige à tout va. Il est important de laisser entendre des points de vue qui font mal au ventre et provoquent des remises en question qu’on ne préférerait pas avoir, parce qu’elles sont astreignantes et qu’elles exigent la déconstruction.

Ensauvagement est un essai qui énerve par moments, parce qu’il rappelle que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Pire, que nous en sommes responsables. Et puis qui rassure aussi, parce qu’il donne l’espoir d’un autrement. Gioia Kayaga prouve que les autrices militantes ne sont pas tenues au care. Qu’il ne leur est pas obligatoire d’expliquer les combats qu’elles portent avec politesse et calme. Que, passé un certain stade, les luttes ne peuvent pas se contenter de gentillesse et de beaux emballages.

Beaucoup de femmes sont en colère et ont le droit de l’être. Aujourd’hui, si on veut être indépendante et traitée avec respect, on n’a pas d’autre option que celle de la colère Autrice, poétesse, slameuse – mieux connue sous le nom de Joy – Gioia Kayaga a plusieurs casquettes et les porte toutes avec assurance et détermination. Depuis le début de sa carrière, l’artiste n’a de cesse de faire converger ses combats et de transformer sa colère en art et projets multiples. headtopics.com

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Après des études de littérature et une belle carrière dans le monde du slam, Gioia Kayaga publie plusieurs recueils de nouvelles aux éditions Maelström (L’arbre sans racines d’un pays sans soleil, Hybride) ainsi que deux albums (Tram 25 et L’art de la joie). Ensauvagement n’est pas un roman, plutôt un coup de gueule thérapeutique qui s’est transformé en long essai."Je n’espère pas qu’il y aura un deuxième Petit livre de la colère. Peut-être un livre de la paix et de la sagesse quand je les aurais trouvées ?". La fiction viendra plus tard, bientôt. Mais toujours sur fond de colère et d’envie de changement.

Cet essai ressemble à un de trop-plein que vous auriez déversé en un coup. Comme un cri qui devrait jaillir. C’est comme ça que vous l’avez vécu ?Gioia Kayaga :"Oui, c’est tout à fait ça. Je l’ai entièrement écrit en un mois et demi. Normalement, les rootleg (une collection spécifique de Maelström, ndlr.) font maximum 50 pages. Sauf que là j’ai complètement débordé et c’est devenu un livre. J’avais beaucoup de choses à dire et je l’ai vraiment vécu comme une thérapie. J’ai commencé fin de l’année dernière, à un moment où je me sentais complètement basculer vers la déprime totale due aux évènements. Le texte a été très peu retravaillé hormis l’orthographe et quelques petits conseils de mon éditeur.

C’est réellement un livre de l’urgence, je voulais qu’il sorte très vite après la rédaction. Depuis il vit seul. Je suis partie au Burundi et je l’ai laissé exister sans moi. Je m’étais promis d’écrire un livre avant mes 30 ans. Je ne l’imaginais pas du tout comme ça, mais c’est fait. Je me suis souvent posé la question de la légitimité car j’y tiens des propos très subjectifs. Mais il suffit que j’entende que des personnes comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut aient le droit de publier pour me dire que moi aussi je peux propager mes idées."

La question de la légitimité revient souvent dans les réflexions que les autrices ont à propos de leur travail. Le fameux syndrome de l’imposture. C’est un long travail de déconstruction pour vous ?"Le fait d’avoir souvent publié des textes engagés, voire polémiques, m’a beaucoup aidé. J’ai reçu beaucoup de soutien et beaucoup d’amour. Depuis que le livre est sorti j’ai reçu pas mal de messages de personnes qui me disent ‘j’ai l’impression que quelqu’une est entrée dans ma tête et a dit ce que je n’osais pas exprimer’. Recevoir ce genre de retours, ça me donne de la légitimité. Je me dis que ces personnes ont aussi le droit qu’on écrive pour et sur elles. Qu’elles ont droit à leurs auteurs et autrices. Je ne force personne à être d’accord avec ce que j’écris, mais il faut entendre d’autres points de vue que ceux des dominant.es. J’ai aussi appris que c’était une lutte et que ça ne pouvait pas se vivre facilement. On prend des coups, ce n’est pas toujours facile à vivre. Mais quand on se positionne comme quelqu’un.e en lutte, il faut accepter les critiques et les coups." headtopics.com

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici C’est un essai qui porte bien son nom, un petit livre de la colère comme le sous-titre l’indique, vous vous êtes sentie mieux après l’avoir écrit ?

"Oui, après c’est dû à plusieurs choses. Je suis partie en Afrique, j’ai pris de la distance. J’avais besoin de vider mon sac et d’ensuite laisser tout ça derrière moi. Il y a des jours où je replonge à cause d’une info ou d’une personne. La colère est légitime, il ne faut surtout pas se brimer. J’ai beaucoup de mal avec la mode du développement personnel qui nous martèle que tout dépend de nous, de notre volonté, qu’il suffit de se réveiller le matin en se disant qu’on est heureux.se et que tout va bien. Je pense qu’il y a beaucoup de choses extérieures qui influencent notre colère. Il ne faut pas qu’elle nous ronge et nous détruise. Il y a des moments où je me sentais basculer dans la haine et d’autres sentiments que je n’avais pas envie de ressentir. S’exprimer ça porte le problème en dehors de soi."

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Vous parlez de"droit à la colère". Pour vous, s’expliquer calmement et poliment n’est plus suffisant ?"Non, je ne pense pas que ça suffise. On le voit avec l’écologie. Il y a plein de discours gentillets, mais rien ne change. J’ai l’impression que pour faire changer les choses on a besoin de discours et de groupes davantage extrémistes. De toute façon, quand on est calme et mesuré, les seul.es qui nous écoutent sont celles et ceux qui sont déjà convaincu.es. Les autres passent leur chemin et ne nous voient pas comme quelque chose à quoi il faut prêter de l’attention.

Je pense qu’on va vers un grand changement et on ne pourra pas choisir la façon dont il se passera Beaucoup de jeunes transforment la colère en violences ou en agressivité et il faut des collectifs qui les aident à la canaliser et l’envoyer dans la bonne direction. La violence engendre plus de violence. Quand on parle d’ensauvagement, c’est toujours pour critiquer les jeunes des banlieues. On veut étouffer leur ressenti et on leur répond par plus de répression, de police, de violence. Or, cette colère est légitime pour ne pas détruire les choses qui ne doivent pas l’être.

Je parle beaucoup de capitalisme car c’est la source du problème. Notre système économique estime que c’est normal d’exploiter les autres et de maintenir certaines populations dans des états qui permettent de piller leurs ressources. On passe notre temps à accepter pour les autres ce qu’on n’accepterait pas pour soi. C’est rageant."

Vous y croyez au monde utopique que vous décrivez en fin de livre ?"Je pense qu’on va vers un grand changement et on ne pourra pas choisir la façon dont il se passera. Rien qu’au niveau écologique, ça va provoquer des bouleversements énormes. Malheureusement les gens n’en prennent pas conscience. Beaucoup de personnes luttent à leur échelle et un peu partout. Je crois qu’on n’aime pas entendre parler de convergence des luttes, mais il le faut. Rassembler nos forces. Si chacun.e lutte dans son coin, je ne suis pas sûre que cela fera évoluer les choses. J’ai l’espoir que les rapports de force changent. Entre l’Europe et l’Afrique par exemple. Je pense que beaucoup de jeunes diplômés belges issus de diasporas ont envie de retourner en Afrique et d’aider au développement. Je garde vraiment espoir, oui."

Notre système économique estime que c’est normal d’exploiter les autres et de maintenir certaines populations dans des états qui permettent de piller leurs ressources ►►► A lire aussi : La science-fiction féministe: à la recherche de nouvelles utopies

Vous écrivez"l’écriture de ce livre est mon dernier refuge", et maintenant, que reste-t-il ?"C’était mon dernier refuge à un moment où j’exprimais des pensées radicales et que je récoltais beaucoup d’agressions, même de personnes que je pensais être mes ami.es. Certain.es personnes sont d’accord à 90% avec ce que je dis, mais quand j’ai le malheur d’exprimer les dix pour-cent restants, ils entrent dans une rage folle. À cause du confinement, nous sommes très limité.es et nous passons donc beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. Cela crée de la virulence. Avec Ensauvagement, il n’y avait personne pour me dire que j’avais tort. 2020 m’a fait exploser. Je ne pouvais plus vivre comme ça. C’est entre autres pour ça que je suis partie au Burundi. J’ai tout quitté et ça m’a fait du bien. Il y a toujours des questions que je me pose et pour lesquelles je ne trouve pas de réponses. Mais ici j’essaye de prendre de la distance. Je recommence à écrire, à développer des projets à plus long terme. Je me laisse du temps pour que mes propos évoluent et gagnent en sagesse."

Vous avez quitté la Belgique pour le Burundi d’où vous êtes originaire, comment est la situation là-bas ?"Il y a très peu de restrictions. Les gens sont beaucoup moins touchés et le taux de mortalité est faible. Je pense que les Burundais·es ont l’habitude de lutter contre des maladies parfois bien plus sérieuses telles que la malaria, Ébola, le sida ou la fièvre jaune. Pour eux, ce n’est pas une maladie si grave et ils ne voient pas de raisons d’arrêter de vivre pour ça. On n’est pas dans une crise totale comme c’est le cas en Europe et les rapports humains restent plus ou moins normaux. Ce qui me fait peur par contre, c’est l’impossibilité de voyager. J’ai été invitée au Congo et en Haïti, mais impossible de savoir si je pourrai m’y rendre. Ni même revenir en Belgique."

À votre tour ! Quelle(s) autrice(s) nous conseillez-vous de lire ?"L’autrice que j’adore par-dessus tout c’est Léonara Miano (Contours du jour qui vient, La saison de l’ombre), une franco-camerounaise. Toute personne qui a un lien avec le continent africain ne peut être que bouleversée par ses livres. Moi elle me touche profondément. Certains de ces ouvrages m’ont fait pleurer et j’ai eu beaucoup de mal à m’en remettre.

Niveau belge, j’aime beaucoup Myriam Leroy (Ariane, Les yeux rouges). J’adore sa plume ainsi que les engagements qu’elle prend en dehors de ses livres. Je suis très touchée par la haine qu’elle récolte pour ses prises de position. Elle est très courageuse et prouve l’importance des allié.es. Elle a été un réel soutien pour moi aussi. On ne se connaît pas forcément bien, mais il y a une solidarité entre nous malgré le fait qu’on ne vienne pas vraiment des mêmes milieux sociaux. Elle prend conscience du vécu des autres femmes.

Et puis, évidemment, il y a la poétesse Lisette Lombé (Brûler, brûler, brûler – Prix Grenades 2020) que je suis ses débuts. Je ne suis pas du tout étonnée qu’elle rencontre le succès. J’ai été particulièrement touchée par son livre Venus poetica qui m’a bouleversé par sa franchise."

Ensauvagement de Gioia Kayaga aux éditions Maelström, 10€, 174 pages. Les autres rencontres littéraires des Grenades Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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